Avec la suspension de l’intervention en 2018, la crise laitière est annoncée.

La suspension de l’intervention sur la poudre de lait maigre adoptée par le Conseil des ministres le 29/ 01/18 est une très mauvaise nouvelle pour les éleveurs laitiers et pour l’Europe. Elle va précipiter la crise et non pas l’éviter comme voudrait le faire croire la Commission (1). En effet l’intervention, dernier filet de sécurité pour soutenir les prix, s’avérait encore plus indispensable face à la surproduction laitière de ce printemps 2018. Annoncée fin janvier pour application au 1er mars, cette suspension de l’intervention ne peut rien changer, ni sur les volumes de production, ni sur les fabrications de poudre des prochains mois. Par contre son coût est transféré du budget européen à celui des transformateurs qui assureront le stockage à leurs frais et ce sont les éleveurs qui paieront l’addition par la chute du prix du lait. 

Bref rappel sur l’intervention et sur l’origine des stocks de poudre de lait

Le stockage public via l’intervention est l’une des dernières mesures restantes de la politique laitière  des débuts de la PAC. Cette intervention porte principalement sur les deux parties utiles du lait,  le beurre et le lait écrémé, ce dernier sous forme de poudre après séchage, ces deux produits étant alors facile à stocker, à transporter et pouvant être  facilement réutilisés par la suite. Le prix d’intervention avait été fixé à un niveau assez élevé dans la période d’avant quota puis maintenu jusqu’à la décision de sortie des quotas en 2003. Depuis, le prix seuil déclenchant les achats publics a été   nettement abaissé; il est actuellement de 1700€ par tonne de poudre de lait écrémé (PLE ou poudre maigre) et de 2770€ par tonne de beurre (valeurs arrondies). Cela correspond à un prix du lait reconstitué à 220€ par tonne, ce qui est très en dessous des coûts de production de la très grande majorité des éleveurs européens. Ces coûts se situent  plutôt entre 350 et 400€ /t, à l’exception des Irlandais dont les coûts sont inférieurs de l’ordre de 100€ /t en raison d’un climat très favorable au pâturage et d’un modèle de conduite très simplifié.

La suppression des quotas en avril 2015 a relancé la croissance laitière et par suite la surproduction dans toute l’Europe, entrainant la chute des prix sur le marché mondial et à la ferme. En 2015 le prix de la poudre avait fortement baissé sans franchir le seuil de l’intervention. Par contre en 2016 les cours mondiaux et européens de la PLE sont tombés en dessous du seuil de 1700€/t, entrainant des achats massifs pour le stockage public et dépassant rapidement le plafond communautaire des 109 000 tonnes de PLE.  Au cours du 1er semestre, sur proposition du Commissaire Hogan, le Conseil accepta alors d’augmenter le plafond par deux fois (expliquant les stocks actuels), écartant  l’option d’un soutien à la réduction de la collecte. Ce n’est qu’en Juillet 2016 que le Commissaire a proposé  et le Conseil a  décidé  l’aide à la réduction volontaire des livraisons, qui a été mise en route dès octobre. Cette mesure a connu un large succès auprès des éleveurs européens et a  bien contribué au redressement des prix en 2017. C’est dans ce contexte qu’il convient d’analyser la pertinence de la suspension de l’Intervention en 2018, sans autre proposition que celle de l’autorégulation au sein de la filière ! Après l’abandon des quotas au nom de la compétitivité pour conquérir le marché mondial, donc en jouant la concurrence de tous contre tous, la Commission vient de retirer le dernier filet de sécurité pour les éleveurs, en suspendant l’intervention.

Reprenons l’analyse dans le bon ordre.

1. Face à la surproduction, la régulation de la production laitière est  indispensable mais la Commission n’en veut pas.

La croissance de la production a repris  en Europe  et dans le monde alors que celle de la demande est revue à la baisse. Au cours du dernier trimestre 2017 la collecte des 28 pays de l’UE a dépassé de plus d’un million de tonnes toutes les prévisions. Et ce surplus d’un trimestre UE correspondrait à la croissance annuelle  du marché mondial attendue pour la prochaine décennie, d’après les prévisions de la Commission elle même, celle ci reconnaissant enfin que le  Marché Mondial n’est plus la voie royale pour ce secteur. Dans ce nouveau contexte, l’UE étant un des acteurs majeurs de la production laitière mondiale, la réduction temporaire volontaire ou obligatoire des livraisons permettant de mieux réguler les volumes et les prix devient incontournable. 

Mais  le Commissaire Phil Hogan pariant toujours sur le grand  export, a refusé d’inclure cette mesure de régulation temporaire dans le règlement Omnibus malgré la demande du Parlement Européen et du Comité des Régions. Hogan n’a rien appris de la crise précédente: en  2015 il l’avait tout simplement niée ; en 2016, il a privilégié le stockage massif de poudre plutôt que de limiter la collecte. Ce n’est qu’en juillet 2016 qu’il a enfin proposé une aide à la réduction volontaire de livraison, seule mesure efficace pour redresser les cours du marché. Elle fut aussi peu coûteuse (150 M€ proposés dont 110 M € utilisés)  par rapport au milliard d’euros  distribué par la Commission et plusieurs autres milliards distribuées par les différents pays qui n’ont fait que prolonger la crise.

2. Aujourd’hui, la  première mesure pour assainir le marché, c’est le dégagement des vieux stocks de poudre de lait qui pèsent lourdement sur les  cours européens et mondiaux. Le retrait de ces stocks de poudre doit rester une mesure exceptionnelle et urgente pour corriger des mauvais choix faits en 2015 et 2016 en augmentant les plafonds de stockage pour l’intervention au lieu de réduire la collecte. Ces stocks étant  bientôt en limite de péremption pour l’alimentation humaine il faut examiner toutes les solutions, du moins pour les 300 000 t de poudre les plus anciennes sur les 380 000 t stockées pour l’intervention. Il faut impérativement les sortir du marché classique et soutenir leur utilisation pour l’aide alimentaire mondiale et pour l’alimentation animale,  en rendant son prix attractif pour les fabricants d’aliment du bétail.

3. La suppression de l’intervention pour la saison 2018, sans les deux mesures précédentes, est non seulement contre productive, c’est une faute politique. Parce qu’il ne faudrait plus grossir les stocks, la Commission ferme le guichet, sans se soucier des conséquences ou pire en affirmant  des contre-vérités pour se justifier (1). En suspendant l’intervention pour ce printemps pour nos surplus de «poudre fraiche», sans résoudre le problème des vieux stocks et sans mesure  d’accompagnement pour réduire la production, cela se traduira par une «double» chute du prix du lait. Ainsi, le Commissaire Hogan, sous prétexte de bonne gestion budgétaire, a demandé la «double peine » pour les éleveurs, alors que la « faute» lui revient largement. Et le Conseil des 28 ministres l’a suivi et a adopté cette sentence. Comment et pourquoi nos ministres de l’agriculture se sont-ils fait piéger par cette proposition ultralibérale et cynique par ses conséquences immédiates pour les éleveurs? Le Conseil des ministres doit maintenant reprendre le dossier en imposant le dégagement des vieux stocks et en restaurant  l’intervention, certes coûteuse et ne freinant pas la production donc nécessairement couplée à une régulation européenne de la production. La réduction volontaire aidée de l’automne 2016 a montré que c’était faisable, efficace et peu coûteux. De nombreuses organisations européennes et nationales se mobilisent sur cette même revendication. Le Comité Européen des Régions (2) et l’EMB (3) se sont positionnés très clairement ce début février pour exiger le retour à une régulation de l’offre assortie de moyens d’accompagnement. A défaut  d’être entendues à temps, les manifestions et les violences reprendront, fragilisant encore un peu plus les régions d’élevage; du pain béni pour les europhobes en cette année pré-électorale. 

  

 André PFLIMLIN,  03/02/ 2018 ; pflimlin.andr@orange.fr

Auteur de : Europe laitière, valoriser tous les territoires pour construire l’avenir ;A Pflimlin, Ed France Agricole  2010 ; 310 p

Expert Lait  auprès du Comité Européen des Régions 

NB : Ce texte s’appuie sur une analyse plus complète diffusée le 22/01/ 2018 : Comment éviter une nouvelle crise laitière en 2018 ? A Pflimlin 7p. disponible sur http://mars-asso.fr/page-des-billets/

(1) CP du Conseil du 29 /01/18. « Afin d’éviter une chute des prix  et partant une aggravation du niveau de vie des agriculteurs,  la Commission a proposé et le conseil a décidé de renoncer à l’achat automatique de PLE » donc à l’intervention  au prix de 1700€ /t ! Depuis toujours le stockage public doit soulager le marché  pour maintenir les prix  mais  d’après Hogan ce serait l’inverse ! 

(2) COR. Europa.eu/fr/ ;  CoR/18/022 du 01/02 / 2018 : http://cor.europa.eu/fr/news/Pages/crise-laitiere.aspx

(3) Déclaration de l’European Milk Board par rapport à la décision du Conseil sur l’intervention lait en poudre

http://www.europeanmilkboard.org/fr/special-content/actualites/news-details/article/statement-of-the-european-milk-board-on-the-council-decision-on-intervention-skimmed-milk-powder.html?cHash=edb9a248f8b3dbcc76b617ed0f449de7

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