Comment éviter une nouvelle crise laitière en 2018 ?

AP 22/1/18  Comment éviter une nouvelle crise laitière en 2018 ?

Toutes les conditions semblent réunies pour une nouvelle crise  laitière, dure et longue, si des mesures radicales de dégagement des stocks de poudre ne sont pas prises dans les prochains mois

En  ce début d’année 2018 la filière laitière  française et européenne s’inquiète, à juste raison, des conséquences de l’affaire Lactalis  avec des  lots de lait infantile  contaminés par des salmonelles. 

Et  pourtant une autre crise  bien plus large se profile au niveau européen. Certes il y a bien quelques appels à la vigilance face à la relance de la collecte laitière mais il n’y a pas d’alerte rouge. Au contraire, les résultats du dernier trimestre 2017 ont été  excellents, avec de bons prix et des productions record. Les éleveurs ont repris confiance, en France et en Europe. Mais la collecte a aussi retrouvé un bon niveau  en Nouvelle Zélande et aux Etats Unis. Aussi,  les  prévisions  pour le 1er semestre sont moins optimistes mais peu nombreux sont ceux qui osent chiffrer la baisse du prix à la ferme ou se  prononcer sur la durée de cette baisse. 

 C’est au moment où l’on constate cette relance de la production un peu partout dans le monde que le commissaire Hogan  annonce qu’il voudrait se débarrasser rapidement, donc à prix cassés, du gros stock de poudre de lait dont la valeur se dégrade.  Et en attendant, pour ne pas risquer de grossir les stocks, il voudrait aussi suspendre l’intervention publique ce printemps (1) alors que les prix du marché de la poudre fraîche sont déjà tombés à 1450€/t depuis sa clôture habituelle en septembre. Libéral convaincu, Hogan veut supprimer ce  dernier filet de sécurité à 1700€/t, pourtant bien trop bas, pour laisser faire le marché,  au pire moment, lors de la surproduction printanière !

 Hogan est le principal responsable des énormes stocks  de poudre : toute l’année 2015 il a nié la crise  et il a attendu l’automne 2016 pour mettre en oeuvre une réduction volontaire aidée de la collecte. Cette réduction d’un million de tonnes de lait, bien que modeste en volume et en coût, avait  clairement contribué à redresser les cours  sur le marché européen et mondial; elle avait suscitée une large adhésion des producteurs européens, démontrant ainsi sa pertinence. Mais Hogan a refusé de mettre cette mesure de bon sens, efficace et peu coûteuse, dans le règlement Omnibus (2) adopté en octobre 2017. Et maintenant, sur un marché laitier annoncé pléthorique pour le prochain semestre, il voudrait se débarrasser de ses mauvais stocks, en suspendant l’intervention, au risque de faire tomber le prix européen de la poudre maigre à 1000 € la tonne !

Reprenons l’analyse pour mieux dénoncer l’absurdité de cette solution Hogan, démontrée par ses propres services, comme présenté ci après!

 1. Les experts de la DG Agri ont encore  revu en baisse la croissance du marché mondial 

 Chaque  fin d’année,  la Commission organise une conférence pour présenter ses prévisions réactualisées pour les marchés agricoles et les revenus,  pour l’année à venir mais aussi pour la prochaine décennie. Les  prévisions à 2030 pour le secteur laitier sont résumées ci-dessous.

La demande du marché mondial  se ralentirait  passant de 1.7 Mt eq.lait* entre 2007 – 2017 à  1 Mt eq.lait entre 2017 – 2030. La Chine resterait le 1er acheteur mais  avec un taux de croissance de ses importations 3 fois moindre que pour la décennie passée. 

Les principaux pays exportateurs vont produire plus mais plus modérément ; 

 – Pour les Etats Unis, la croissance  serait de l’ordre de 1% /an, contre 1.5 à 1.8%  précédemment

– En  Nouvelle Zélande la croissance serait plus lente que pendant les dernières décennies

– Pour l’UE  la croissance serait de 1% /an  pour la prochaine décennie,  dont 70% pour le marché interne UE et 30%  pour l’export.   

 Avec ces hypothèses de marché et de production, le  prix du lait UE serait en baisse pour les  prochaines années -310€ /t en 2018-2019- et ne repasserait à 350€/t  qu’à partir de 2021. (2 +tableaux annexes)

 Conclusions de la DG Agri : La croissance du marché mondial sera  plus faible pour la prochaine décennie, avec une part UE stable à priori. Mais la compétition et la volatilité des prix seront encore plus fortes. D’où la recommandation : faire davantage de produits à forte valeur ajoutée  tels les laits infantiles,  les fromages,  les produits BIO…principalement pour le marché européen qui absorbera 70% des volumes supplémentaires contre 30% pour l’export.[EU Medium term Outlook 2017-2030,(3)]

 Que dire de ces prévisions  bruxelloises pour 2030 ?

Les experts de la Commission ont changé de discours : La croissance du marché mondial serait limitée à un million de tonnes en équivalent lait (Mt eq.lait)  par an soit la moitié des 2 Mt  cités jusqu’à présent. Ainsi, la compétition sera encore plus rude avec les autres gros exportateurs, américains et néozélandais. Sans contester directement ces chiffres on doit les relativiser car ils sont fortement lissés entre années et dans ces modèles théoriques l’offre doit s’ajuster à la demande par le prix. Dans la pratique, dans les fermes, comme  on a pu le constater en 2015 et 2016, les éleveurs  français,  européens et néozélandais ont continué à produire alors que le prix du lait était  bien en dessous du coût de production. Aussi les prévisions de croissance de la production de Commission sont-elles sous-estimées pour les prochaines années, de même que le prix du lait qui en découle. Ce dernier devrait tomber rapidement en dessous des 300€ /t, en attendant l’écoulement des vieux stocks de poudre, au lieu des 310€ annoncés dans les prévisions ci dessus.

 Soulignons cependant le changement de discours. Le Marché Mondial  n’est plus la panacée pour le secteur laitier, la croissance du marché intérieur reste plus importante  en volume  et surtout en valeur (fromages principalement). Voilà enfin un discours un peu plus conforme aux faits constatés depuis des années; il vaut mieux tard que jamais.                                                                                                         Mais la Commission n’en tire pas les conséquences les plus élémentaires. Face à une croissance du marché mondial plus réduite, estimée à 1Mt eq.lait/an, et une production en hausse  de 2 à 3 Mt eq.lait/ an pour les 3 gros exportateurs dont la moitié pour l’export, la compétition pour ce marché mondial sera effectivement plus rude et les périodes à bas prix pour les producteurs  seront plus nombreuses et plus longues ! Les coûts de production étant de l’ordre de 400 € la tonne pour la grande majorité des éleveurs européens (4)(5) en prenant en compte ou non les aides directes  il faudrait assurer un prix minimum de 350€/t.

Ce qui est impossible sans maîtrise de la collecte. La croissance du marché mondial étant plus faible il suffit d’un bon printemps ou même d’un bon automne en Europe comme celui de 2017 pour le saturer. Dans ce nouveau contexte post quotas et de demande mondiale modérée, la réduction temporaire aidée des livraisons permettant de mieux réguler les volumes et les prix, serait encore plus pertinente. 

 Ainsi, même avec les hypothèses basses de la DG Agri, de nouvelles crises sont inévitables  et les producteurs européens resteront globalement  les plus vulnérables dans les prochaines années, par rapport à leurs concurrents américains  bien mieux protégés par leur Farm Bill  (6) ou néozélandais bien mieux armés avec Fonterra qui tient le marché mondial des poudres (7)

3. A court terme, toutes les conditions  sont réunies pour une crise imminente

– Les prévisions de croissance de la production de la DG Agri ont été sous-estimées pour 2017 et 2018. Ayant été publiée sur la base des livraisons jusqu’en août ou septembre(8), la collecte UE  2017 était annoncée avec une hausse de 0.7% sur celle de 2016. Or avec la forte reprise de la production au dernier trimestre dans toute l’Europe (+ 4,5%)  la hausse annuelle devrait être de l’ordre de 1.4% pour l’UE (9) soit plus d’un million de tonnes de lait de plus que prévu !

– La production pour  2018 s’annonce forte pour les principaux exportateurs

Pour les USA, la croissance sera sans doute de l’ordre de 1.6%  comme ces dernières années, soit 1.6 Mt  de plus par an dont un tiers pour l’export, le marché domestique restant assez dynamique pour absorber les 2/3 restant. Cependant il y a déjà 150 000 tonnes de poudre maigre en stock. Et le troupeau laitier continue de croître lentement en nombre total de vaches et par ferme. Les  troupeaux de  quelques milliers de vaches se multiplient dans le Corn-Belt avec de nouveaux migrants hollandais ou des feedlots californiens  qui déménagent pour se relocaliser et se développer dans un environnement plus favorable. Tous ces producteurs disposent de céréales ou de concentrés peu chers et d’un bon filet de sécurité avec la garantie de marge sur coût alimentaire (6)

  • Pour la Nouvelle Zélandeles informations semblent contradictoires. Sa croissance laitière à moyen terme sera surement freinée par les contraintes environnementales. Mais dans l’immédiat, comme le prix du lait a été élevé depuis l’automne 2016, les trésoreries sont renflouées, les concentrés sont peu chers, la collecte 2017-2018 s’annonçait en hausse. Mais suite à un coup de sec estival, les prévisions ont été revues en baisse. Ainsi,  en année favorable au pâturage, la NZ peut produire facilement 0.5  Mt de lait de plus pour l’export sous forme de poudres et beurre. La situation semble  également assez favorable en Australie ou la production est repartie à la hausse (+2,5%) après plusieurs années difficiles. C’est un exportateur plus modeste que son voisin NZ mais qui intéresse  beaucoup les  investisseurs chinois pour la production et la transformation sur place pour le marché chinois.(10)
  • La croissance est repartie en Europe avec une collecte du dernier trimestre 2017 en forte hausse, (+ 4,5%  par rapport aux mêmes mois de  2016 certes faibles) et devrait dépasser l’année record 2015. Cette croissance semble relancée un peu partout mais avec des perspectives différentes entre pays.

L’Irlande a produit près de 8% de lait en plus en 2017, avec un prix du lait qui a dépassé les 400€ /t sur le dernier trimestre. Elle va continuer à produire plus d’ici 2020 même si le prix tombe sous les 300€ /t. En effet les éleveurs, avec du lait à l’herbe peu coûteux, ont fait un revenu de 50 000 € par ferme en 2016 (11) malgré un prix du lait à 280€ /t et comptent sur un revenu de 80 000€ en 2017 (12) avec un prix moyen du lait à 365€ (13). Ce modèle ultra spécialisé et très dépendant du marché mondial (14) a bien résisté à la crise mais reste fragile dans la durée et sera aussi limité par les règles  environnementales de l’UE.

La Pologne devrait aussi  continuer sur sa lancée de croissance  en 2018 après une bonne année 2017 avec 5% de lait en  plus et un prix moyen du lait à 325€ /t.(13)

Par contre les Pays Bas nous ont menés en bateau en 2017 ! Ils devaient abattre beaucoup de vaches et produire 5% de lait en moins  (pour respecter le seuil phosphore inclus dans la dérogation pour la directive Nitrates) En fait ils ont produit autant de lait en qu’en 2016. Pour 2018, malgré la menace européenne de non renouvellement de la dérogation et malgré les annonces de Friesland Campina de non paiement des surplus par rapport à ses capacités de transformation (ce qui parait surprenant pour une Coop ?) personne n’ose plus faire de prévision! Avec la mise en place de nouveaux «quotas phosphore», avec un marché à des prix exorbitants, les ruses pour contourner la règlementation bruxelloise semblent encore nombreuses !  

En France et en Allemagne  qui font 36%  de la production de l’UE,  les éleveurs ont retrouvé un revenu plus décent en 2017 après 2 années très difficiles. Disposant de stocks de fourrages de qualité,  ils vont sans doute continuer sur la lancée de l’automne 2017,  du moins pendant le 1er semestre 2018, surtout si le printemps est favorable. En France, les discussions entre les acteurs de la filière laitière semblent s’engager dans un climat de plus grande écoute  suite aux Etats Généraux de l’Alimentation (15) et la crise Lactalis .  Tout le monde voudrait faire plus de valeur ajoutée et de qualité, mais à court terme les laiteries feront d’abord plus de poudre, ce qui va précipiter la chute des cours.

4. Les  sur-stocks de poudre de lait  plombent le prix  payé aux éleveurs  européens  

 En effet, le prix du lait à la ferme suit assez bien le prix de la valorisation beurre- poudre, surtout dans les pays gros producteurs de poudre tels l’Irlande ou l’Allemagne du Nord. Comme le beurre a presque retrouvé son niveau de prix normal, c’est à nouveau la baisse du prix de la poudre qui va peser sur le prix du lait.  Pendant la crise 2015 -2016 le prix de la poudre avait été soutenue par les achats à l’intervention fixé à 1700 €/t. La crise s’étant prolongée, de grandes quantités de poudre maigre furent stockées. Les stocks publics ont grimpé à  350 000 tonnes fin 2016 puis à 380 000 tonnes en 2017! Depuis la clôture de la période d’intervention en septembre 2017, du fait de ces énormes stocks, la cotation de la poudre maigre est tombée très en dessous du prix d’intervention. Malgré une demande internationale assez dynamique en 2017, la Commission n’a presque rien vendu, même à 1200€ /t (1800t à 1190€ /t le 18/1/18).  Ces stocks sont d’ores et déjà dégradés en valeur : après 18 mois, voire 2 ans de stockage ils devraient plutôt être utilisés pour l’alimentation animale.  Mais, faute de mesure politique de dégagement de ces stocks, ils vont continuer à peser sur les  cours européens et mondiaux … Et si Hogan suspend l’intervention ce printemps 2018, c’est une nouvelle catastrophe assurée pour les éleveurs avant l’été !

5. Alors quelles solutions et pour quels coûts?

Ces stocks de poudre de lait étant en limite de péremption, il faut examiner toutes les solutions, du moins pour les 300 000t de poudre les plus anciennes sur les 380 000 t stockées pour l’intervention.

–  Détruire le stock : les brûler comme les farines animales suspectes en 2000, lors  de la crise de la vache folle ?  Cette PLE dégradée  peut être estimée à 1000 € / t soit pour 300 000 t, un « coût » de 300 millions € (M€). Sans oublier la perte de valeur constatée par rapport au prix d’achat et de stockage qui se monte à plus de 200 M€. C’est peut être supportable par le budget UE mais ce serait un scandale moral aux yeux des citoyens-contribuables européens.

En faire don au PAM, le Programme d’alimentation mondiale pour les pays et les populations souffrant de la faim et au HCR pour les millions de refugiés du Moyen Orient et d’ailleurs. S’agissant principalement de poudres de plus de 18 mois, cela pose plusieurs problèmes : image dégradée, qualité nutritionnelle, contraintes d’acheminement et d’utilisation locale… Pour faire du lait liquide reconstitué, la formule la plus courante consiste à rajouter de l’huile de palme. Ce n’est pas du tout  l’idéal d’un point de vue nutritionnel, mais c’est mieux que rien. C’est bien  ce qui ce qui se fait très couramment pour nos exportations commerciales de poudre vers l’Afrique ; ce lait reconstitué à partir d’ingrédients bon marché empêchant aussi le développement de l’élevage laitier local (16)!  Aussi pour les stocks les plus récents,  Il vaudrait sans doute  mieux développer des fabrications de « biscuits secs protéinés» avec cette poudre de lait, biscuits bien plus faciles et plus sûrs à stocker, à transporter et à consommer mais aussi moins concurrents du lait local.

– Les  recycler en alimentation animale ; il y a de nombreux précédents, notamment dans les aliments d’allaitement pour les veaux de boucherie, dans les décennies 1970-80. Mais sans aide européenne la poudre est  beaucoup trop chère,  cela bouleverse les circuits d’approvisionnement et de stockage et ne représenterait que quelques dizaines de milliers de tonnes au niveau européen. 

Cette poudre de lait étant riche en protéines peut être valorisée dans les aliments composés, en substitution du tourteau de soja pour les aliments porc, poisson, volaille etc…Dans les formules des aliments porcs, la poudre peut remplacer une partie du tourteau de soja, sans contraintes techniques particulières. Ce secteur portant sur plus de 50  millions de tonnes d’aliment par an  au niveau européen, il suffirait d’un taux d’incorporation de moins d’1% pour absorber les 300 000 tonnes de poudre. Par contre il faut rendre le prix de la poudre de lait assez attractif pour que les fabricants d’aliments acceptent les contraintes additionnelles de transport liées aux lieux et formes de stockage des ces poudres mises à l’intervention un peu partout en Europe en sacs de 20kg. Sans oublier les contraintes administratives associées à ces produits retirés de l’alimentation humaine.

Le coût pour le budget UE serait plus limité par rapport à la solution « destruction» ou don et ce type de mesure temporaire de dégagement  ne devrait pas poser de problème éthique.

On pourrait sans doute mixer plusieurs  de ces solutions, mais l’aliment pour porc semble le créneau majeur  pour un dégagement rapide des  vieux stocks, si le prix est attractif pour les fabricants !

Toutes ces pistes sont à l’étude  à Bruxelles et dans les ministères mais personne n’en parle car Hogan n’en veut pas… ou pas encore (1).

 5. En face de ces coûts, il faut chiffrer les gains espérés  et les pertes évitées

 La crise à venir pourrait être de même ampleur que celle de 2015 – 2016. La surproduction sera  sans doute moindre en Europe, voire  aux USA et en NZ   mais nos stocks de poudre vont plomber le marché pour des années si on ne leur trouve pas de débouchés hors du marché laitier.

La crise 2015-16 avait coûté au moins 50 € / t de lait aux éleveurs laitiers de l’UE pendant 2 ans, soit 50€ /t x 150 Mt de lait collecté  x 2 ans,  soit 15 milliards € de pertes pour les éleveurs. Ceci sans aucun bénéfice pour les consommateurs européens pour lesquels les prix des produits laitiers à la distribution n’ont pas baissé pendant cette période.

La perte pour les éleveurs, pour la prochaine crise 2018-2019, pourrait être du même ordre de grandeur que celle de 2015-2016, donc à nouveau 15 Mds € ! Soit un total de 30 Mds €  de pertes de revenu  entre 2015 et 2019 pour les éleveurs laitiers de l’UE !

 Face à ces pertes vertigineuses,  la régulation  par la réduction des livraisons,  temporaire  et aidée, apparait d’un coût très modeste ! Mise en oeuvre à l’automne 2016, donc très tardivement, elle a été la seule mesure efficace pour redresser les cours du marché. Ces  150 M€ proposés, dont 110 M € utilisés, ont été  les seuls vraiment utiles  pour faire remonter les prix,  sur un milliard €  distribué par la Commission et plusieurs autres milliards distribuées par les différents pays  dont la France, qui n’ont fait que prolonger la crise.

7.  Mais la Commission reste sourde, malgré la pression des autres instances européennes  

Malgré la proposition du Parlement Européen d’introduire la mesure de réduction temporaire   dans le règlement Omnibus, demande appuyée par le  Comité Européen des Régions (17) et par l’EMB (18), la Commission est restée sourde,  au risque d’une nouvelle hécatombe du côté des éleveurs laitiers.  Au risque aussi  d’alimenter les courants europhobes et d’affaiblir encore un peu plus l’Union à la veille des élections du Parlement Européen en 2019. Hogan, se référant au modèle laitier irlandais qui a bien résisté à la crise, continue de tout miser à la fois sur les exportations hors UE. De façon plus hypocrite, il compte d’abord sur l’autorégulation pour le marché interne c’est-à-dire par un prix du lait durablement bas pour limiter la production.  Mais plus habilement, la DG Concurrence semblant prête à tolérer quelques exceptions agricoles pour les regroupements de producteurs,  Hogan encourage ces derniers à s’autoréguler pour  éviter les surplus et ainsi  mieux soutenir les prix ! Or ces groupements ou organisations existent déjà depuis plusieurs années dans le secteur laitier et ont montré leur impuissance lors de la crise 2015-2016. Face à un marché dérégulé, avec une guerre du lait de tous contre tous,  entre laiteries, entre régions entre pays, sans arbitrage politique c’est la loi du plus fort, du plus gros qui prévaut. ARLA et Lactalis sont deux bonnes illustrations de ces monstres boulimiques qui ne se soucient guère  du revenu de leurs producteurs, sous l’œil indifférent sinon bienveillant de la DG Concurrence ! Or ces monstres sont parfois des colosses aux pieds d’argile et leur chute pourrait déstabiliser tout le secteur laitier européen, comme en témoigne la crise Lactalis !

Par ailleurs la Commission est chargée de contrôler la mise en oeuvre de la politique environnementale, notamment la Directive Nitrate. Elle comptait sur le respect de ces règles pour limiter la concentration de la production laitière dans les régions les plus intensives Mais visiblement elle n’a rien fait dans ce sens depuis la fin des quotas et Hogan se réveillera encore une fois trop tard, face au non respects des règles par les Pays Bas (19). Et  ce n’est peut être pas le seul pays ; la Flandre belge,  une partie de la Base Saxe  ou de l’Irlande  justifieraient sans doute une surveillance plus attentive de Bruxelles.

Dépassement du plafond phosphore et surproduction laitière  pendant 3ans mais pas de sanction !

La Commission avait accordé une dérogation aux Pays Bas pour la directive Nitrate  faisant passer de 170 à 250 Kg, la quantité maximum d’azote d’origine animale  par hectare, assortie d’une quantité  maximum de  phosphore. Or depuis  la fin des quotas laitiers, avec un accroissement des livraisons  de lait de près de 20%, les Pays Bas ont très largement dépassé ce seuil Phosphore, sans sanction de la Commission sinon une mise en garde sur le risque de non renouvellement de la dérogation à la Directive Nitrate en 2019…Ce laxisme à l’égard d’un pays dont les eaux sont bien plus chargées en nitrates et en phosphore qu’en Bretagne  est  d’autant plus choquant que le supplément de lait produit au delà de la quantité maximum de phosphore  correspond environ aux  350 000 tonnes  de lait stockés sous forme de poudre via l’intervention. Certes la part réelle des Pays Bas dans ces stocks de poudre à l’intervention est inférieure à celle de la Belgique ou de la France, mais ce gros surplus de lait hollandais a largement contribué à la surcharge du marché européen et à sa transformation en poudre. Double faute pour les Pays Bas : non respect de la réglementation UE et du contrat de la dérogation,  pour produire des surplus sur un marché déjà excédentaire ; mais pas de sanction de la Commission ! (20)

Quant aux énormes stocks de poudre, s’ils existent aujourd’hui, c’est bien la faute du commissaire Hogan  qui a trop longtemps nié la crise laitière puis retardé la mise en œuvre de la réduction aidée de la collecte. S’il avait proposé cette mesure début septembre 2015  alors qu’il y avait 2000 tracteurs et plus de 7000 éleveurs à Bruxelles (21) il n’y aurait pas eu de stocks de poudre et les éleveurs européens auraient évité une 2ème année de crise, la pire! Mais  Hogan n’a rien appris de cette longue crise et il veut recommencer, en pire! 

Certes le commissaire ne peut rien imposer à lui seul,  il propose et c’est le Conseil des ministres  des 27/28 pays qui décide. Mais Hogan a montré son habileté, en s’appuyant sur 2 -3 ministres alliés à sa vision libérale, pour neutraliser toutes les propositions de régulation, notamment celle de l’EMB (22) et celle de la France (23) et ce jusqu’à l’été 2016. Là, face à la montagne de poudre de lait stockée et à la rébellion générale, il a enfin accepté de mettre un peu d’argent pour réduire la collecte laitière. 

Mais depuis il a repris sa croisade pour conquérir de nouveaux marchés avec des accords de libre échange tout azimut, même avec la nouvelle Zélande ! Hogan continue de miser sur la seule régulation par le marché où seuls survivront les meilleurs, dont les éleveurs irlandais…

 En conclusion : entre Hogan et l’Europe il faut choisir… et c’est maintenant !

Les responsabilités étant bien identifiées, si la Commission poursuit ce type de politique absurde, incompréhensible et contraire aux intérêts des producteurs, des consommateurs et des citoyens européens, c’est au Conseil et au Parlement européen de reprendre la main pour imposer ces  trois mesures simples et de bon sens, pour stabiliser le prix du lait à un niveau plus décent : retirer du marché ce gros stock de poudre de lait qui se dégrade, adopter la régulation de la collecte par la réduction temporaire aidée et consolider l’intervention publique au lieu de la suspendre!  Mais soyons clair : le retrait de ces stocks de poudre est une mesure exceptionnelle, de correction des mauvais choix faits en 2015 et 2016 en augmentant les plafonds pour l’intervention, plutôt que de  freiner ou de réduire la collecte.

Faute de décision rapide, il y aura encore des manifestations violentes et de la casse avec des  coûts économiques et humains considérables et renouvelés, vidant un peu plus les régions d’élevage les plus fragiles mais aussi les plus riches pour leur patrimoine culturel, gastronomique, touristique! Cet abandon signerait l’inutilité, voire la nuisance de cette  gouvernance européenne, donc la fin du projet européen… 

 Faudrait il désespérer des Institutions européennes au moment on l’on perçoit enfin des signaux forts pour une autre Europe, une Europe qui retrouve les valeurs de ses fondateurs, des valeurs d’équité et de solidarité entre les peuples et les pays et non leur subordination aux aléas d’un marché mondial de surplus et de plus en plus étroit  dans le secteur laitier, de l’aveu même de la Commission. Maintenant que le tandem Macron – Merkel  va pouvoir s’atteler à cette tâche de refondation avec l’appui d’une large coalition (24), c’est le moment d’avancer sur des choix concrets tel celui de retirer du marché ce stock de poudre de lait qui empoisonne la vie des éleveurs et aussi la vie rurale de la majorité des régions  d’élevage européennes.

Au niveau français, dans le climat plus apaisé post Etats Généraux de l’Alimentation, il ne faudrait pas se bercer d’illusions ; la liquidation de ces vieux stocks de poudre reste un préalable incontournable. Quelle que soit la bonne volonté du gouvernement et des acteurs de la filière laitière pour mieux prendre en compte les coûts de production, pour créer de la valeur ajoutée, pour rediscuter du partage des marges , pour mieux fédérer les  organisations de producteurs, tout cela serait balayé par la prochaine crise laitière, par la guerre du lait  entre Européens qui peut être relancée !

 Il est encore temps d’éviter cette nouvelle guerre du lait dans l’Union européenne ;  les outils existent, ils sont peu coûteux et tout le monde serait gagnant. Il suffit d’une  décision politique de nos ministres de l’agriculture lors d’un prochain Conseil à Bruxelles.

  André PFLIMLIN (pflimlin.andr@orange.fr)

 Auteur de : Europe laitière, valoriser tous les territoires pour construire l’avenir ; Ed France Agricole  2010 ; 310 p

Expert Lait  auprès du Comité Européen des Régions de 2013 à 2016

    

    Notes et références :

1. Hogan veut mettre l’intervention à zéro. France Agricole Actualités 10 10 2017

2.Omnibus conforte les prérogatives des Organisations de Producteurs et leur extension à toutes les filières

3. EU medium term outlook for agricultural markets and income 2017 – 2030. (18/ 12/ 2017)

4. EMB ; http://www.europeanmilkboard.org/fr/couts-de-production-du-lait.html

5.Institut de l’Elevage, 2015 b. Lait en Europe du nord , Forces, Faiblesses et potentiels en 2020 DEE N°462

6. Le Farm Bill fixe les règles de soutien du budget US aux grandes cultures et au lait. De puis 2015  un  dispositif volontaire    de garantie de marge sur coût alimentaire a été mise en place avec  prise en charge par l’Etat de la garantie minima.

7. Fonterra a mis en place et contrôle Global Dairy Trade, sorte de marché au cadran pour grands acteurs mondiaux du lait

8. EU short term outlook for agricultural markets 2017-2018; Autumn 2017

9. Tendances N° 285-286  Dec. 2017; N° 286  Janv 2018; IDELE 

10. Depuis la signature d’un accord de libre échange entre l’Australie et la Chine en 2014, les Chinois ont racheté  de nombreuses  fermes laitières en Australie , l’achat le plus spectaculaire portant sur 50 fermes et 90 000 vaches fin 2014.

11. The average dairy farmer earned 52 000€ last yea. Agriland / Dairy farmer 2/6/17

12. Record incomes expected to reach 80 000€ In 2017.  Agriland Dairy Farmer 1/8 /17

13. MMO :https://ec.europa.eu/agriculture/market-observatory/milk_fr

14. Europe laitière, valoriser tous les territoires pour construire l’avenir ; p. 148. Pflimlin A.  2010 Ed. France Agricole

15. Lors des EGA, le président Macron a demandé la prise en compte des coûts de production à la ferme pour fixer les prix.

16. Le marché mondial est un piège pour les éleveurs et un pari fatal pour l’UE. A Pflimlin 13/7/ 2015. http://mars-asso.fr/page-des-billets/ 16’. De la fin des quotas aux accords APE et à Boko Haram ; Campagnes Solidaires, avril 2015 

17. Le Comité Européen des Régions a fait réaliser une évaluation de l’outil de régulation de la collecte PRM  de l’EMB

18. EMB est une confédération européenne de syndicats demandant une régulation de la collecte par la Commission.

19. Hogan, préparant sa visite aux  Pays Bas fin janvier 2018, a déjà  souligné l’énorme effort  des éleveurs  néerlandais  qui ont abattu 50 000 vaches  en 2017 au lieu des 120 à 150 000 nécessaires pour respecter le quota Phosphore.

20..Filière laitière aux Pays Bas: hyper compétitivité ou dumping environnemental ? C. Perrot et al.; SFER 22-23/6 2017

21. Le 7/9  Jour de colère des éleveurs , journée noire pour l’Europe. Pflimlin A. 14/ 9 /2015

22. http://www.europeanmilkboard.org/fr/special-content/programme-de-responsabilisation-face-au-marche.html

23. En février 2016, le ministre S. Le Foll a adressé à Hogan une note très documentée sur les différentes possibilités de limitation de la collecte, en conformité avec l’OCM unique.

24. Suite à l’accord  du 21 /1/18 du SPD de participer au gouvernement de coalition Merkel 4

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