Crise laitière : l’état d’urgence appelle des mesures d’urgence

Communiqué de MARS : Mouvement Agricole Rural Solidaire :

Depuis un an et demi l’Europe laitière s’enfonce inexorablement dans ses propres excédents. Et les remèdes apportés aggravent le mal en soutenant la course au volume aux dépens du prix, alors que c’est l’inverse qu’il faut faire; réduire un peu les volumes pour faire remonter fortement les prix. La France a fait des propositions et cherche des alliés, mais à Bruxelles les débats s’éternisent faute de volonté politique.

Depuis début juin 2016, enfin, une certaine mobilisation politique est en œuvre. Un rapport du Parlement Européen tout comme les trois ministres de l’agriculture du triangle de Weimar (France, Allemagne et Pologne), interpellent la Commission, pour qu’elle fasse des propositions de régulation temporaire de la production laitière et pour débloquer de nouveaux moyens pour sortir de la crise. Le Conseil des Ministres des 27-28 juin prochain sera un rendez-vous  majeur pour l’avenir de la filière laitière européenne. Il est urgent de renforcer ce front.

Pas d’éclaircie en vue sur les marchés du fait de la surproduction européenne.

En 2014, année favorable pour les fourrages et pour le prix du lait, l’Europe a produit 6.5Millions de tonnes t de lait supplémentaire, et les deux autres gros fournisseurs du marché mondial, la Nouvelle Zélande et les Etats Unis produisaient 2 millions de tonnes de plus chacun. Au cours de la décennie précédente, le marché mondial, tiré notamment par la Chine ne s’accroissait que de l’ordre de 2 Mt par an. Ainsi dès fin 2014, le marché mondial s’effondrait. En 2015, année de sortie des quotas, puis au  premier semestre 2016, malgré la forte chute des prix, l’UE a continué à produire beaucoup plus de lait qu’en 2014.C’est bien l’Europe qui est responsable des surplus laitiers actuels et de l’effondrement des prix qui en a résulté. 

Une double erreur de prévision de la Commission et la négation de la crise 

La Commission n’avait prévu ni la flambée de production post quota, ni la fragilité du marché mondial avec la crise chinoise, l’embargo russe et le contre choc pétrolier. Pire, fin 2014 elle a annoncé un retour à l’équilibre du marché dès 2016, avec un prix du lait moyen de 350€ la tonne pour les prochaines années. Après cette double erreur de prévision, sur l’offre et sur la demande, elle se réfugie maintenant derrière des impossibilités budgétaires et administratives et laisse faire le marché, sans chercher à porter assistance aux éleveurs mis en danger par sa politique. 

Après avoir nié la crise laitière tout au long de 2015, le commissaire Phil Hogan invite maintenant les producteurs à réduire leurs livraisons sur base volontaire, sans indemnisation par le budget européen. Or il y a de gros stocks qui vont peser sur les prix pour longtemps  et l’offre continue d’être supérieure à la demande du marché. Les investissements étant faits, beaucoup d’éleveurs sont contraints de continuer à produire plus, au risque de renforcer la chute du prix du lait. La guerre du lait interne entre pays et régions de l’Union était annoncée pour l’après quotas ; elle se vérifie malheureusement. Elle élimine un grand nombre d’éleveurs notamment dans les régions les plus fragiles ; elle épuise les survivants et elle ne permet pas l’adoption de modèles de production plus durables. Quant .aux aides européennes ou nationales, elles aggravent le mal en prolongeant la course aux volumes au lieu de la réduire. Cette PAC à la carte est contraire aux principes du marché unique et elle aggrave les inégalités entre pays.

La réduction volontaire même indemnisée n’est pas une solution

La proposition de Hogan d’autoriser la régulation volontaire de la collecte, non indemnisée, via les OP et les laiteries, est une supercherie. Dans un même marché laitier européen la baisse des uns sera très vite compensée par la surproduction des autres. La France l’a expérimentée à ses dépens en 2009 en refusant les 2% d’augmentation alloués pour la sortie en douceur des quotas. Les éleveurs français ont certes été sages de ne pas rajouter plus de lait sur un marché déjà trop encombré mais  comme les autres pays européens ont continué à produire plus, le prix du lait s’est effondré partout et les  éleveurs français ont subi la double peine sur les volumes et sur les prix. 

Une régulation volontaire indemnisée ne serait guère plus efficace. Même si tous les pays proposaient une indemnisation pour les réductions de livraison, cela ne réduirait sans doute pas la collecte du fait d’une majorité d’élevages en croissance et sous pression bancaire, qui espère que les retraits volontaires des premiers vont un peu redresser les prix pour tous. Le risque d’une efficacité nulle face à une dépense publique importante ne peut être ignoré. Cette mesure à priori sympathique ne peut être efficace sans limitation des élevages qui produisent plus.

Le système des Bonus/ Malus généralisé serait  très efficace. 

C’est la proposition, à quelques variantes près, du député européen Dantin  et de l’EMB*. Les réductions de livraison sont encadrées pour ne pas encourager les effets d’aubaine via des arrêts déjà programmés. Mais c’est bien le plafonnement des «éleveurs en croissance», au niveau de leur production 12mois auparavant qui apparait la mesure la plus efficace et la plus équitable. Si on met le malus au-dessus du prix du lait payé aux producteurs, on peut alors affirmer qu’il n’y aura plus de dépassement. Ainsi en 2015 on aurait pu bloquer la production UE au niveau atteint en 2014 pour tous les éleveurs et réduire la production d’une tranche supplémentaire par des réductions volontaires indemnisées en dessous des livraisons 2014. Dans une étude d’évaluation**, cet outil de régulation de l’EMB a été décrit comme efficace et équitable, puisqu’il bride fortement ceux qui  produisent les surplus et encourage les réductions volontaires indemnisées. Presque tous les producteurs seraient gagnants, du fait de l’effet prix sur les revenus. Selon cette étude, une baisse de 6,2% de la collecte UE entrainerait une revalorisation du prix de 14.6%, soit 2.35 fois plus d’impact prix que de baisse de volume. Le résultat en recette laitière est donc positif, sauf pour les éleveurs ayant eu une croissance de plus de 15% sur un an! Ainsi même pour les récents investisseurs et les jeunes installés, il a moins de risque économique, avec une régulation temporaire de l’offre, que sans.

Cette mesure temporaire serait peu couteuse, et ne pénaliserait pas ou peu les exportations (moins de volumes mais plus de prix suite à une revalorisation des prix du marché mondial), et elle pourrait être mise en place assez rapidement dans le cadre règlementaire actuel de l’UE.

Dans l’immédiat,  deux  mesures d’urgence  pour assainir le marché et faire remonter le prix du lait rapidement 

Il y a désormais un consensus européen assez large sur le diagnostic. En poursuivant sa croissance laitière en 2015 dans un contexte mondial déprimé, l’UE  a constitué un « surstock » équivalent à   plus 3 millions de tonnes  de lait qui  pèse sur les cours internes et mondiaux. 

Pour donner un signal immédiat au marché, il faut éliminer  ces « surstocks » en réduisant la collecte pendant quelques mois, et simultanément, remonter fortement le prix d’intervention.

Pour réduire la collecte  UE de 3 M de tonnes il  suffit de réduire les livraisons de tous les producteurs de 4% pendant 6mois. Pour obtenir ce résultat, la règle la plus simple est d’affecter cette baisse de livraison à tous les producteurs, de tous les pays de l’UE, sur la base des livraisons des mois correspondants  de l’année précédente. 

Quant au relèvement du prix d’intervention, un retour  à 285 € la tonne, tel qu’il était avant 2003 semble pertinent et sans risque de dérapage budgétaire .Ce relèvement du prix d’intervention se traduira par un effet immédiat sur les prix européens, sans risque de relancer la production puisque la contrainte pèsera sur les livraisons. Par extension cela entrainerait une remontée des cours mondiaux, bénéficiant certes à nos  concurrents néozélandais, mais également aux petits  producteurs des pays en développement, eux aussi fortement pénalisés par nos excédents ! 

C’est  ce paquet complet que les politiques et les responsables des OPA  devraient  choisir: une baisse modeste et temporaire  des livraisons contre une forte remontée des prix.

Il ne s’agit là néanmoins que de mesures d’urgence et d’une question de survie pour de nombreux producteurs laitiers, notamment les récents investisseurs, en même temps que pour certaines régions. Se poseront ensuite les questions essentielles des nouveaux mécanismes de régulation des marchés à mettre en place et d’une politique agricole plus durable. Il faut mieux soutenir le développement de systèmes de production, plus autonomes et plus résilients, tout aussi efficaces économiquement, qui répondent aux enjeux de l’emploi, de l’environnement, de la qualité des produits et des paysages. Des systèmes en phase aussi avec la politique de cohésion, avec des territoires vivants dans toute  l’Union européenne.

 MARS, Mouvement Agricole Rural et Solidaire : le 18 Juin 2016

*EMB, European Milk Board, fédère les syndicats et associations d’éleveurs laitiers demandant un retour à une régulation souple de l’offre, mieux ajustée au marché 

** Etude réalisée par A Matthews et R.Soldi (2016) pour le compte du Comité des Régions à Bruxelles 

 

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et Régulation laitière Européenne: 
Comment sortir de la crise ?” MARS-14-6-16.ppt – Téléchargé 102 fois – 1 MB

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