De la fin des quotas aux accords APE et à Boko Haram

Le 10 juillet 2014, les chefs d’Etat de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) ont approuvé un accord de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne. Au détriment de leurs paysans. Avec des conséquences multiples, souvent imprévues mais non moins tragiques. Par André Pflimlin (1).

La signature des accords de partenariat économique (APE) imposée par l’Union Européenne aux pays d’Afrique de l’Ouest serait un scandale politique majeur pour tout citoyen européen. Il est évident que la suppression des droits de douane* actée par ces accords va surtout bénéficier aux exportateurs de l’UE vers l’Afrique. Il est tout aussi évident que ces exportations européennes vers l’Ouest-Africain vont tuer toute possibilité de développement de l’agriculture et de l’élevage locaux! Aucun pays africain concerné ne pourra mettre en place un programme de développement crédible pour ses paysans si les prix internes des produits agricoles sont soumis aux fluctuations des prix du marché mondial. C’est déjà ce que nous constatons pour nos éleveurs laitiers européens qui voient leur prix du lait varier de 200 à 400 € par tonne, sur les six dernières années, avant même la fin des quotas … Demain, ça ne peut qu’empirer puisque tout le monde veut produire plus et moins cher pour tuer les concurrents. Mais au bout du compte, c’est la Nouvelle-Zélande qui fixe les prix : avec 2,5% du volume produit mondialement, mais exporté à 95%, elle fournit un bon tiers du marché mondial en poudre de lait. Comme ce pays a des « avantages comparatifs » (selon le vocabulaire libéral) énormes, avec un coût de production extrêmement bas hors foncier, ses éleveurs peuvent résister à un prix du lait à 200 euros la tonne. Et ils en font la preuve en ce début 2015.

Demain, ce sera aux paysans africains de subir en direct ces variations de prix, pour le lait et la plupart des produits agricoles et alimentaires. Si cette mise en compétition mondiale n’est pas acceptable pour nos paysans européens, elle l’est encore moins pour les paysans africains ! L’Europe a protégée son agriculture dans la période d’après guerre pour reconquérir son autonomie alimentaire. Elle ne peut pas imposer aujourd’hui les APE à des pays dont les campagnes n’ont pas évolué depuis un demi-siècle, notamment par le fait des exportations de nos surplus subventionnés. Avec ces accords, l’UE veut encore aller plus loin dans ce commerce cynique à courte vue !

Sacrifier l’agriculture paysanne, ce serait le prix à payer pour permettre à l’Afrique de décoller affirmait l’ancien commissaire au commerce à Bruxelles. Et pourtant l’exemple de six pays d’Afrique de l’Est, dont le Kenya et le Rwanda, démontre le contraire. Depuis 2004 ces pays ont institué un droit de douane de 60% sur les importations de poudre de lait et la production laitière s’est envolée, leur permettant d’envisager l’autosuffisance d’ici peu. Et d’après la FAO, ce sont justement les petits éleveurs qui ont largement contribué à la croissance de la production. Comble du paradoxe : au Rwanda ce plan laitier bénéficie des aides de la Banque Mondiale et des Etats Unis alors que la plupart des éleveurs n’ont qu’une ou deux vaches, ce qui les met déjà dans le groupe des paysans aisés.

Malheureusement, même si nous ne voulons pas voir, nous sommes déjà rattrapés par la dure réalité. En Afrique de l’Ouest aussi, c’est l’absence de développement qui fait le lit des groupes terroristes, qui permet de recruter des jeunes qui n’ont comme alternative que l’émigration vers l’Europe. C’est ce qu’affirme Ibrahima Coulibaly, paysan malien et vice-président du Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (Roppa), en tournée en France et au Luxembourg en décembre dernier. C’est aussi ce que dit Christian Auranche, prêtre et médecin vivant depuis 40 ans dans le Nord-Cameroun, où sévit Boko Haram. Ce groupe de fanatiques anti-occident massacre les populations, pille les villes et les villages de toute cette région du Nord-Est Nigéria aux frontières poreuses, avec des milliers de morts et des dizaines de milliers de déplacés depuis le début 2015.

Comment ne pas faire le lien entre cette extension du terrorisme dans cette immense zone du Sahel et son non- développement. Certes, les noyaux islamistes terroristes ont une autre histoire, des origines diverses, mais ce sont des jeunes recrutés dans les villages de cette région qui constituent une large part de leurs troupes. Des jeunes prêts à tout car sans avenir chez eux, nous disent ces deux grandes voix de ce Sahel de plus en plus explosif. Et l’Europe veut encore en rajouter une couche avec les APE qui vont accentuer la dépendance alimentaire donc l’insécurité de ces pays ainsi que le sous développement de leurs campagnes !
Les accords APE ont été signés l’été dernier dans l’indifférence générale des medias. Ils doivent encore être ratifiés par les Parlements nationaux des pays d’Afrique de l’Ouest et de l’UE.Le Parlement Européen a adopté une résolution prolongeant jusqu’en 2016 la date butoir pour cette ratification. Il est encore temps pour éviter le pire. Il est encore temps pour mettre nos politiques, de Bruxelles, de Strasbourg mais aussi de Paris, face à leurs responsabilités.

* suppression des droits de douane sur 82% des importations venant de l’UE (certains étant déjà très faibles = 5% sur le lait en poudre) mais surtout une impossibilité d’en remettre ou de les réaugmenter à l’avenir

(1) Après avoir travaillé à l’Institut de l’élevage de 1970 à 2009, André Pflimlin est l’auteur de « Europe laitière : valoriser tous les territoires pour construire l’avenir », paru en 2010 aux éditions France Agricole.

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