Le 7. 9, jour de colère pour les éleveurs, journée noire pour l’Europe

André Pflimlin, 14 /09 /15

Ils étaient venus des quatre coins de l’Europe pour ce Conseil extraordinaire des ministres de l’agriculture à Bruxelles. De Lituanie et de Normandie, de Bavière et d’Angleterre, d’Espagne et de Bretagne, des Pays de Loire et de bien d’autres pays encore, après une longue nuit en car et souvent bien davantage. Ils avaient laissé leur famille et leurs vaches pour venir dire aux politiques qu’il faut agir vite pour remonter le prix du lait et qu’il faut aussi remettre en place une régulation de l’offre pour éviter de futures crises. Ils ne demandaient pas la lune, pas de nouvelles aides. Simplement un prix du lait couvrant les coûts de production et permettant de vivre de ce métier d’éleveur où on ne compte pas ses heures. Ils étaient rentrés dans Bruxelles très tôt et de toute part, avec 1500 tracteurs convergeant vers le Rond point Robert Schuman, face à l’immeuble du Conseil des ministres et celui de la toute puissante Commission Européenne, palais moderne de l’élite des eurocrates.

Ils étaient 7000 d’après la police belge (1)  et pour la France, de toute couleur syndicale, de la Coordination Rurale à la Confédération paysanne et même quelques drapeaux FDSEA et Jeunes Agriculteurs, égarés ou hésitant entre les deux manifestations(2). Ils sont venus dire à la tribune de l’EMB(3) installée dès la veille par les amis belges, leur colère et leurs revendications de bon sens. Leurs craintes aussi pour les plus fragiles, les plus endettés face à un prix du lait qui a baissé de 20 à 30% en un an, sans perspective de remontée avant de longs mois si on laisse faire le seul marché !

Hélas, malgré la proximité du Conseil et de la Commission -à un jet de pierre si l’on ose dire- le message des éleveurs n’est pas passé. Six ministres ont plaidé pour le relèvement du prix d’intervention mais deux en ont contesté l’opportunité; ce qui a permis de conclure au nom des 28, qu’il ne fallait rien changer. Aucun des ministres n’aurait osé parler de régulation de l’offre alors que l’Europe noie ses éleveurs sous nos propres excédents. Le Commissaire à l’agriculture, Phil Hogan étant souffrant, c’est un vice président qui a présenté la position de la Commission, (5) position rédigée avant la réunion et qui excluait toute mesure contraire à l’ «orientation marché » décidée par les Instances Européennes et donc gravée dans le marbre…

C’est ainsi que fonctionne l’Europe aujourd’hui. Comme une mécanique à cliquets, sans retour possible sur des choix hasardeux faits il y a 10 ou 20 ans voire davantage, même s’ils sont devenus suicidaires dans le contexte actuel. Déjà fin 2008 en pleine crise laitière, la Commissaire Mariann Fisher Boel avait été d’une arrogance sans nom, à l’encontre de Michel Barnier alors ministre de l’agriculture ayant émit publiquement ses doutes sur la fin des quotas, à l’issu d’un conseil des ministres (4). Les faits ont donné raison au ministre français et doublement tort à la Commissaire danoise. Au nom de la compétition pour le marché mondial, les éleveurs danois sont devenus les champions d’Europe pour la productivité technique et les derniers de la classe pour leur revenu, du fait d’un surendettement déraisonnable au point de fragiliser aussi l’ensemble des banques! Tort aussi quant à la priorité donnée au marché mondial, présenté comme la voie royale pour l’après quota… avec les dégâts que l’on voit aujourd’hui!

En fait le secteur laitier est une illustration parfaite du mode de gouvernance de l’Europe que nous avions dénoncé dès 2010 (6). Face à un Conseil de 28 ministres d’abord préoccupés par leurs intérêts nationaux, face à un Parlement Européen qui n’a toujours pas le droit d’initier des réformes pour l’agriculture, même avec le traité de Lisbonne, c’est la Commission qui propose et qui contrôle tous les débats pour aboutir au texte souhaité, dans la ligne du grand marché mondial. La Commission vient encore de le rappeler : il faut avancer plus vite dans les négociations bilatérales de libre échange pour ouvrir de nouveaux marchés. Apparemment plus sensible au lobby de l’agrobusiness (7) qu’au revenu des éleveurs, la Commission, après le mirage du marché chinois, veut nous faire rêver du Vietnam ou du Pérou (1) pour mieux passer sous silence les enjeux réels et les oppositions au traité de libre échange avec les Etats Unis. Pressentant la position de la Commission, nous avions interpelé le Conseil et le Parlement pour qu’ils reprennent la main (8). Sans trop d’illusions.

C’est ce mode de fonctionnement non démocratique qui explique la montée de la vague europhobe notamment lors des élections européennes de 2014 (9). Jean Claude Junker en prenant la présidence avait dit que c’était «  la Commission de la dernière chance  pour rapprocher les citoyens de l’Europe ». La réponse de la Commission à la crise de l’élevage montre que rien n’a changé. Sauf que dans la bousculade de cette rentrée chahutée, même le COPA- COGECA, pourtant cogestionnaire complaisant de cette PAC de plus en plus libérale, s’est trouvé privé de tribune. Et son vice président et président de la FNSEA, Xavier Beulin, un peu énervé d’avoir raté son show, a parlé de « forme de mépris de la part de ces commissaires qui ne sont plus dans la vraie vie» (1). Presque les mêmes termes que ceux de la Confédération Paysanne dénonçant le « mépris pour les agriculteurs » ou de la Coordination Rurale parlant de «provocation». Serait ce un début de front commun ? Pas encore, car dès le lendemain, le directeur du COPA remerciait la Commission pour sa générosité !

Ce Conseil extraordinaire sur l’élevage demandé par Stéphane Le Foll avait suscité beaucoup d’espoir. Ce fut une soirée noire de colère et de désespoir pour les éleveurs sur les routes du retour. Et une journée noire pour l’avenir de l’Europe ! Ces éleveurs n’étaient pas venus demander des sous, mais un peu de régulation quand le marché devient fou. Ils étaient venus très nombreux et de partout, des femmes et des hommes debout, des citoyens européens confiants dans leurs droits à vivre décemment, droit inscrit dans le traité de Rome et dans celui de Lisbonne. C’est sûr, ils reviendront. Mais de ce grand rassemblement, sous l’ombre bienveillante de Robert Schuman, le père de l’Europe, il restera le triste constat d’un rendez-vous manqué, d’un terrible gâchis humain!

André Pflimlin, afpflimlin@yahoo.fr

Auteur de : *Europe laitière, valoriser tous les territoires pour construire l’avenir ; Ed. Fr. Agr.2010

Ancien ingénieur à l’Institut de l’Elevage. Expert Lait auprès du Comité des Régions à Bruxelles(10).

Notes et références

  1. AGRA presse 3511 du 14 9 2015
  2. Le rassemblement COPA-FNSEA a été bloqué par le dispositif anti-émeute, et donc de fait privé de tribune.
  3. EMB : European Milk Board fédère les syndicats et associations de producteurs de lait revendiquant une régulation de l’offre et un prix du lait fonction des coûts de production. Via Campesina ECVC s’était associé.
  4. Agra presse, octobre 2008
  5. Speech by Vice Pt Jykri Katainen 7/9/15
  6. Europe laitière ; A Pflimlin, p. 300-301 ; Ed. France Agricole 2010
  7. De si confortables pantoufles bruxelloises, par Vicky Cann et Les élus passent, les eurocrates restent, par S. Laurens ; Le Monde Diplomatique, sept. 2015
  8. Crises laitières : le Conseil des ministres et le Parlement doivent exiger un changement de stratégie de la Commission ; A Pflimlin 1. 9. 2015 ; Note diffusée sur les réseaux sociaux en 3 versions, française, anglaise (via l’ARC2020) et allemande (via L’EMB)
  9. L’alerte anti Europe pourrait être salutaire ? A Pflimlin; La Croix 23 06 2014
  10. Le CDR, dans un CP diffusé aux régions UE le 10/9/15, demande de vraies mesures de sécurisation du revenu et de régulation de l’offre laitière (CP COR/15/93.en

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